Chapitre 10 – L’Indonésie

Et nous débarquons en janvier 97, avec Charlotte, ses deux ans tout neufs et Maëlle tout juste trois mois, à Jakarta.

Didier a bondi quand je lui ai annoncé le transfert de David en Indonésie. Nous y avons ouvert un bureau de représentation il y a trois ans. La personne en charge est rentrée en France un an plus tôt et ne fait plus que de brefs séjours en Asie, le temps de payer les factures de fin de mois.

Non seulement je pars dans un pays sur lequel on travaille déjà mais en plus j’arrive dans une structure déjà existante avec un bureau, une secrétaire et un fichier client un peu obsolète mais suffisant pour démarrer.

Je m’attaque à un nouveau challenge : venir vendre ma compagnie dans un pays dont je ne connais ni les règles, ni la tradition, ni la manière de penser mais qui n’a pas la réputation d’être particulièrement ouvert.

Pour une femme de l’action comme moi, apprendre à contrôler mes paroles pour obtenir les faveurs de futurs clients devrait être intéressant à vivre.

Le premier mois, je ne travaille guère, je solde mes derniers congés de France et en profite pour tenter de nous installer. Nous qui pensions trouver une maison très rapidement affrontons un vrai parcours du combattant. Nous sommes à l’hôtel. Facile l’hôtel avec deux enfants en bas âge, les biberons dans la salle de bain et le lit de bébé coincé entre la fenêtre et le lit. Et pendant que David se lève à l’aube pour affronter les embouteillages sur le chemin du bureau, je passe mes journées à visiter des maisons. En général, je laisse Charlotte en garde à l’hôtel et j’emmène Maëlle sous le bras. Je vois de tout. Les maisons sont plutôt grandes par rapport à nos standards français, avec un petit jardin et une piscine. Mais les agents ne semblent pas tellement se préoccuper de me montrer des maisons qui répondent à mes critères. Je perds un temps fou à visiter des maisons qui sont trop loin de l’école, trop loin du travail, en trop mauvais état, trop mal fichues, trop sombres… Je finirai presque par culpabiliser et me croire trop difficile. Au bout d’une semaine et d’une vingtaine de maisons, je découvre enfin une maison qui a tout pour plaire. Nous allons tout de suite chercher David et retournons la visiter dans l’après-midi. Banco, nous l’avons trouvée. Nous donnons notre feu vert et retournons sereins à l’hôtel. Plus que quelques jours à tenir, puis exit l’hôtel et le restaurant trois fois par jour.

Mais le lendemain l’agence m’appelle pour m’annoncer que la maison était déjà prise. Et je reprends la route. Re-belote, mais agent différent, maison pas ci, pas ça, trop grande, trop petite, trop rien, pas assez tout et puis la perle.. Mais qui est prise, apprenons-nous le lendemain. Deux mois et demi et une centaine de maisons plus tard, après avoir choisi cinq maisons toutes déjà prises nous trouvons enfin la maison non pas de nos rêves, mais à proximité de l’école, des bureaux, de taille et de prix convenables.

Mon prédécesseur m’a légué en plus de la secrétaire et de son carnet d’adresses, un chauffeur, Jayadi. Une perle apparemment.

Quelques jours après notre arrivée, je suis avec Jayadi, à la recherche d’une adresse. Malgré un sens de l’orientation plutôt sommaire, au troisième passage devant le même fast-food, je réalise que nous sommes en train de tourner en rond. Manifestement, mon super chauffeur ne connaît pas le chemin. Il ne parle pas anglais et je ne parle pas encore Indonésien, nos échanges sont très limités. J’arrive à localiser notre destination sur la carte et commence à indiquer la route à grands renforts de gestes. Nous étions juste à coté et arrivons à bon port quelques minutes plus tard. De retour au bureau, la secrétaire me dit que Jayadi veut démissionner. Apparemment, je l’aurai vexé en lui montrant la route. Si je comprends bien, l’aider à faire son travail équivaut à l’accuser de manquer de professionnalisme. Il ne peut laver son honneur qu’en démissionnant !

Par l’intermédiaire de la secrétaire qui joue à la traductrice, j’arrive à le convaincre de rester en faisant preuve de trésors de diplomatie.

Bienvenue dans le pays ! Il va peut-être falloir prendre des cours de tact si je ne veux pas me fâcher avec l’ensemble du personnel. Par la suite, il prendra l’habitude de s’arrêter et de me demander de le guider les rares fois où nous serons perdus.

Un mois plus tard, je suis enfin organisée. Nous avons reçu nos affaires de France, emménagé la maison, employé le personnel pour garder les enfants, faire le ménage, la cuisine, le jardin et nettoyer la piscine. Moi qui pensais vivre une vie de pacha au Nigeria, je suis à la tête d’une armée de cinq personnes dont le seul travail est de s’occuper de notre petit confort. Je peux commencer le travail.

Mais rapidement rien ne va plus, le personnel, habitué à la vie facile de l’hôtel, me demande une augmentation massive pour détresse morale. Là, ils exagèrent, je les rémunère déjà plus que les salaires locaux habituellement pratiqués. Je les ai embauchés ensemble, ils sont de la même famille et ils font bloc contre moi. Mais je ne vais pas aujourd’hui céder au chantage. Comme prévu, ils démissionnent tous, sans préavis ni même dire au-revoir aux enfants qu’ils gardaient depuis plus de deux mois. Je suis plus choquée par leur indifférence que par la situation elle-même. Et je me débrouille. Je donne Charlotte à garder à ma nouvelle voisine, française, mère d’une petite fille du même âge. J’emmène Maëlle avec moi, la donnant à garder à Jayadi ou à la secrétaire. Heureusement, cette situation ne dure pas trop longtemps et nous arrivons rapidement à retrouver des employés de maison, en nous assurant qu’ils ne se connaissent pas cette fois.

Mon prédécesseur revient et organise un cocktail de départ pour lui, de bienvenue pour moi, avec ses contacts principaux. Il en profite pour inviter quelques partenaires à déjeuner et me laisse, nantie de ce carnet de visite pour commencer.

Je trouve très pénible de rentrer en contact avec des futurs clients pour présenter ma compagnie. C’est très différent des contacts sur chantier avec un sujet technique commun. Je vais à la pêche aux renseignements, multipliant les contacts. Et une foultitude de rencontres infructueuses plus tard, on a potentiellement mis la main sur une information dont l’intérêt reste à prouver. Je dois passer beaucoup de temps pour des résultats minimes tout en faisant preuve de beaucoup de patience et de diplomatie, deux de mes qualités principales, c’est bien connu.

Je participe à des cocktails où la plupart des participants ont l’âge d’être mon père et où je suis bien entendu la seule femme. Et quand je demande à David de m’accompagner à une soirée du club, il ne s’agit pas de couture ou de broderie mais de pipeliners.

Je reçois tout un tas de parasites. Ce sont souvent des expatriés venus en mission, pour tomber amoureux de l’Asie dans sa globalité ou d’une de ses représentantes en particulier. Une fois leur contrat fini, ils restent et tentent de survivre à coup de petits boulots. Ils ont pris mon bureau pour cible, m’assurant avoir des contacts très haut placés qui leurs permettraient de décrocher à coup sûr tous les projets qui m’intéressent. En tout cas ils y gagnent déjà un repas. Bien qu’ayant conscience de l’étendue des services dont je me prive, ma première mission sera de leur signifier très rapidement l’arrêt de notre collaboration.

Ma vie professionnelle est rythmée par les visites au poste économique, aux futurs clients potentiels, aux partenaires et les cocktails de représentation. Mais malgré un voyage à Singapour à l’étude d’un projet avec la raffinerie, je ne me sens pas à l’aise dans cette position. Cela manque de concret. J’aime les relations clients mais autour d’un projet et non pour préparer le futur, surtout si ledit futur est plus que potentiel.

Huit mois plus tard quand Didier m’annonce qu’il ne va pas pouvoir maintenir le bureau une année de plus, je n’ai toujours pas de résultat tangible à lui présenter, ce qui est peut-être normal mais très frustrant. J’ai eu l’habitude de voir rapidement les résultats de mon travail. Je ne suis pas douée pour construire pierre après pierre.

La crise asiatique est en train de commencer, personne ne sait si les grands projets vont être maintenus. Conjugué à une année difficile de la maison mère, que pèse un vague bureau de représentation englué dans la crise au bout du monde ?

Je suis plutôt soulagée de pouvoir mettre un trait sur cette expérience décevante. C’est la première fois que je ne me sens pas à la hauteur de ma tâche et je suis contente d’être obligée de m’arrêter avant de devoir déclarer forfait. La sensation est assez désagréable. Soyons positive, au moins je sais maintenant ne pas être faite pour cette fonction.

On me donne le choix entre repartir au Nigeria ou rentrer en France. Bien sur, David reste en Indonésie et je choisis la troisième solution : je prépare mon CV. Me voilà de nouveau sur les routes à la recherche d’un emploi.

Je décroche de vagues promesses de possibilité de postes mais rien de sérieux. Il faut dire que la tendance est plutôt à quitter le pays qu’à s’étendre. Jusqu’à ce que se libère une position de chef d’agence d’une compagnie sœur. Le responsable, choqué de n’avoir pas pu revoir son père mort soudainement en France, a brutalement décidé d’arrêter cette vie d’expatrié et a donné sa démission sans préavis.

Le poste est libre immédiatement. C’est un profil qui me correspond, un travail qui promet d’être excitant, de retour à l’action, enfin !

Le timing est très mauvais. Je n’ai qu’une semaine à passer à mon nouveau bureau avant les vacances. Nous avions prévu de partir pour un mois en Nouvelle-Zélande mais je ne partirai que quinze jours avant de rentrer avec Maëlle, laissant David et Charlotte derrière moi.

Le travail est à la hauteur de mes espérances et même plus. Mon prédécesseur n’était pas féru d’organisation et tout est à agencer.

Quand je rentre dans mon nouvel espace de travail, je trouve des piles de documents en tout genre qui jonchent le bureau, les meubles et tout autre espace disponible. Sur une même pile, je retrouve un vieux journal, un contrat original, suivi d’une enveloppe usagée ou d’un courrier sans intérêt, et même parfois une enveloppe avec de l’argent. Mon premier travail est de tout ranger. L’avantage de ce classement forcé, je me mets au courant des différents projets de la société, n’ayant pas eu de passation d’instruction avec le démissionnaire.

Je passe la première semaine à ranger les papiers et les trois mois qui suivent à restructurer la compagnie. Je commence par la refonte des statuts. Telle qu’elle a été déclarée, la société ne peut pas avoir un directeur expatrié. Mon prédécesseur avait eu des problèmes à cause de cela et avait finit par développer une certaine paranoïa l’amenant à organiser ce fouillis pour brouiller les pistes. Ma première mission est donc de trouver un partenaire indonésien qui nous aide à développer l’activité avec ses contacts locaux. Ensuite, on attaque les comptes. La comptable a été virée six mois plus tôt et depuis, rien ! Les comptes sont en bazar, les paiements n’ont pas été relevés depuis plusieurs mois et les factures sont en retard. Et les résultats annuels officiels à soumettre dans moins de deux mois. Sans parler de la réécriture, négociation ou renouvellement de tout contrat client existant, dépassés pour la plupart, la remise à jour des contrats des employés, l’achat d’ordinateurs, la formation au classement de la secrétaire… etc. Je travaille jours, nuits et week-ends pour remettre l’agence sur pied.

Je dirige environ quatre-vingt personnes et je tente d’appliquer ma méthode habituelle de la main de fer dans un gant de velours qui a l’air de bien passer. Seul incident, la démission du numéro deux Indonésien, démission qui m’arrange au moment où je cherchais le moyen de me débarrasser de lui sans provoquer une grève générale des ouvriers. Je lui ai mené la vie dure pendant quelques temps avant qu’il ne craque. C’est la première fois que j’arrive à faire jouer la mentalité locale en ma faveur.

Bien qu’épuisée, je suis heureuse au travail. Je retrouve enfin des responsabilités opérationnelles avec son cortège de tracas et impromptus qui rythment la vie des dirigeants d’entreprise. Je ne regrette absolument pas la retraite dorée que je viens de quitter.

Après trois mois de cette cadence éreintante, mon supérieur m’invite à Singapour pour, semble-t-il, parler chiffres. Il me demande de ne surtout pas en référer au directeur indonésien. Je m’imagine qu’il veut peut-être m’embarquer dans un coup tordu alors qu’ils sont en pleine négociation sur le pourcentage du partenariat.

Je pars avec tous les papiers que j’ai pu récupérer pour m’entendre dire après quelques minutes qu’ils ont l’intention de fermer l’agence. Ils me donnent trois mois pour régler tous les détails. Lesquels détails incluent accessoirement de mettre quatre-vingt personnes à la rue !

Ils m’invitent ensuite à manger au restaurant du Raffles, l’hôtel mythique de Singapour. Est-ce pour éviter que je leur fasse une crise de larme en public qu’ils m’emmènent dans l’endroit le plus huppé de la ville ? C’est vrai que la gamme de réactions d’une femme face à une mauvaise nouvelle peut être très variée, comme chacun sait.

La roupie s’est dévaluée quatre à cinq fois en trois mois. Avec nos revenus en monnaie locale, mon salaire en dollars devient impossible à payer sur les seuls bénéfices. Mon action est double, le suivi des contrats locaux et le suivi des projets de développement de centrales énergétiques sur lesquels la maison mère pourrait se positionner. Mais mon action marketing n’est plus utile dans un pays qui a retardé ou annulé la majorité de ses projets d’envergure.

Je leur démontre chiffres à l’appui qu’il est aberrant de fermer car les primes de licenciement seraient largement supérieures aux biens de la société, qui se limitent à quelques ordinateurs et autres boites à outils.

De plus, l’Indonésie ne pardonnera pas facilement à ceux qui l’ont abandonnée et cela nuira à la réputation de l’entreprise. En échange, je leur propose de vendre ou même de donner l’entreprise à notre partenaire.

Ils semblent intéressés par l’idée mais veulent réfléchir avant de donner une réponse.

Je rentre à Jakarta un peu déprimée de perdre une fois de plus mon job dans un pays qui a vu son taux de chômage et le nombre de faillites augmenter de façon vertigineuse ces derniers mois.

Fermer une entreprise qui marche bien, alors qu’il suffirait de supprimer la tête qui coûte cher, c’est à dire la mienne ! Cela dépasse mes capacités de compréhension.

L’Indonésie et l’Asie en général traversent une crise majeure. Depuis quelque temps, le nombre de mendiants aux carrefours a décuplé. Les salaires n’ont pas augmenté suite à la dévaluation de la roupie quand le panier de la ménagère, lui, a suivi le dollar. Avec le chômage, non indemnisé, un même salaire doit maintenant nourrir deux à trois plus de bouches qu’avant pour un coût des matières de base largement supérieur. La situation est explosive. Nous essayons d’aider à la hauteur de nos moyens qui semblent dérisoires. Ce ne sont pas les quelques gros sacs de riz que nous distribuons aux organisations caritatives qui changent la donne. Ca sert tout juste à nous donner un peu bonne conscience. Mais je peux au moins me battre pour sauver mes employés qui ne retrouveront pas de travail dans la conjoncture actuelle.

Quand mon chef vient nous rendre visite à Jakarta pour nous donner sa décision, ma lettre de démission est prête, retournée sur le bureau. Je la lui remettrai s’il persiste à vouloir fermer l’agence.

Dans ce pays volatile, il est hors de question que je me rende responsable de la perte de travail de deux expatriés et de quatre-vingt Indonésiens pour une compagnie pour laquelle je n’ai travaillé que trois mois. Autant pour ne pas me retrouver la cible d’une bande d’employés que pour préserver ce qu’il me reste de conscience en ne cautionnant pas une décision que je réprouve.

Finalement le verdict tombe : ils ont décidé de céder la compagnie à notre partenaire et m’offrent trois mois de bonus pour mon aide, en me laissant libre de continuer ou non à travailler sur cette période.

Je m’apprête de nouveau à partir à la chasse à l’emploi. Au moins mon CV est rapide à mettre jour cette fois.

Mais la situation du pays se dégrade rapidement. La population ne supporte plus de souffrir chaque jour un peu plus et de voir que leurs dirigeants, la famille du dictateur Suharto en tête, continue à vivre sur un pied de richesse indécent. Et un matin comme les autres, je suis au travail quand je reçois un coup de téléphone de David me disant d’évacuer mon bureau immédiatement. Les émeutes de mai 98 viennent de commencer.

Heureusement, Jayadi est là. Nous partons directement à l’école chercher les filles. Les routes sont bondées. Les gens ne savent pas vraiment ce qui se passe mais n’ont qu’une seule idée en tête, récupérer les leurs et rentrer à l’abri de leur maison.

Jayadi s’arrête à cinq cent mètres de l’école, tout est bloqué, on ne peut plus avancer. Je descends et finis la route au sprint. En dehors de la circulation, tout semble calme, au moins dans ce quartier mais l’angoisse me tord le ventre. Enfin, les portes de l’école. Beaucoup de personnes bloquent l’entrée et je lutte pour ne pas devenir hystérique. Moi qui n’ai jamais perdu mon sang-froid dans les pires situations nigérianes, je pers tous mes moyens quand il s’agit de mes filles.

J’arrive à capter l’attention des maîtresses qui font sortir mes enfants.

Re-course dans le sens inverse pour rejoindre la voiture qui a à peine bougé et nous pouvons enfin faire demi-tour pour rentrer chez nous.

David m’appelle, il quitte le bureau pour me rejoindre. On reçoit alors l’appel de son frère, également expatrié à Jakarta, qui lui a demandé d’aller chercher sa femme. Les réseaux téléphoniques sont complètement saturés et il ne peut pas la contacter.

Quand nous arrivons chez elle, ma belle-sœur est occupée à ses tâches quotidiennes sans se douter du drame qui se joue dans la ville. Nous lui assenons la nouvelle et sans lui laisser le temps de comprendre, nous l’embarquons, sans bagage, juste munie des passeports de la famille, seule chose réellement importante dans ses circonstances.

Enfin nous arrivons à la maison. Cela peut sembler ridicule, mais j’ai l’impression d’être à l’abri ici. Ma belle-sœur est sans nouvelle de son mari, parti chercher ses enfants à l’école britannique, hors de la ville. Elle est dans tous ses états et maîtrise tout juste ses nerfs.

Nous observons l’évolution de la situation à la télévision. Les choses semblent vraiment sérieuses et pour la première fois de ma vie, j’ai peur.

Mon beau-frère parvient finalement à nous contacter. Il a récupéré les enfants et reprend maintenant sur le chemin du retour.

En fin d’après-midi, quand le reste de la famille rejoint la maison, la tension descend brusquement de plusieurs degrés. Nous nous organisons pour que tout le monde dorme sur place. Il est hors de question de s’aventurer à l’extérieur, nous ne savons pas à quoi ressemble le monde, passé la grille du jardin.

Heureusement, nous avons de grosses réserves de nourriture faites en prévision d’un tel événement, les bons réflexes du Nigeria sont restés.

Le lendemain matin, tout semble calme. Un répit ? Mon beau-frère en profite pour ramener sa petite famille.

Nous sommes en contact permanent avec l’ambassade de France, d’une part et la société de David d’autre part. Le mot d’ordre général est d’évacuer. Les opérationnels doivent rester mais cette fois, je suis contente de partir, je ne veux pas exposer mes filles inutilement.

Les émeutes ont commencé le jeudi. Le vendredi soir un avion est affrété par BOITE pour évacuer quatre cents personnes sur Singapour. Quatre cents dont nous ne faisons pas partie. Nous n’avons pas pu récupérer à temps mon passeport, égaré entre les mains de l’agent chargé de renouveler le visa. Les organisateurs compatissent mais ils ne peuvent pas se permettre de s’occuper du cas particulier que je représente et nous devons nous débrouiller seuls.

La situation devient critique. Les matins sont calmes mais les festivités reprennent tous les après-midi et continuent une bonne partie de la nuit. Les Chinois qui sont la proie de la vindicte populaire. Il leur est principalement reproché d’avoir réussi par leur dur labeur là où peu d’indonésiens ont essayé. Et pour un Chinois richissime hors de portée, ils saccagent des dizaines de petites épiceries et forcent des centaines de Chinois à abandonner toute une vie de travail pour repartir les mains nues. La plupart ne rassemblent que quelques affaires dans une valise et vendent leur voiture à l’aéroport pour une bouchée de pain.

Pour le moment, les émeutiers ne s’en prennent pas aux autres expatriés mais personne ne peut prédire l’évolution de la situation et nous devons absolument réussir à partir.

Le samedi matin, nous tentons une sortie. Les routes sont complètement vides. L’impression de circuler dans une ville fantôme, avec quelques carcasses d’immeubles brûlés et de temps en temps, au détour d’un carrefour, un char. L’ambiance est pesante et nous arrivons enfin à l’ambassade.

Tout le personnel est à son poste. Quel soulagement ! Ils comprennent très rapidement la situation et me fournissent un nouveau passeport en moins d’une demi-heure. Ils me promettent également de contacter Air France et d’organiser notre évacuation dès que possible. Enfin, il y aura un représentant de l’ambassade à l’aéroport qui m’aidera à passer les contrôles de l’immigration. Il est vrai que présenter un passeport vierge en tant que ressortissante française peut être un peu compliqué.

Nous rentrons plus sereins et en profitons pour observer les alentours. Les rues sont encore désertes. Quand nous apercevons une banque brûlée à quelques centaines de mètres de notre domicile, nous réalisons à quel point les émeutes sont passées proches de nous.

A la maison, nous tuons le temps comme nous le pouvons, entre les reportages en boucle de CNN et les cocktails devant la piscine. Nous essayons de garder le moral afin de ne pas inquiéter les enfants. Elles ne se rendent compte de rien. Elles sont plutôt contentes de ne pas aller à l’école et d’avoir leurs parents à la maison à temps plein.

Dimanche, le représentant d’Air France nous contacte comme convenu. Il est abasourdi d’apprendre qu’une famille avec deux enfants en bas âge soit encore ici et me promet que le prochain avion ne partira pas sans nous.

Ils ont détourné un avion de ligne de Kuala Lumpur pour venir chercher les derniers ressortissants, le lundi soir. Cela fait maintenant quatre jours que nous attendons dans ce stress permanent. Nous quittons la maison tôt le matin quand la ville est encore calme. David nous accompagne à l’aéroport. Il y a foule, il reste encore beaucoup de gens à évacuer. Tous ont fait le même calcul que moi et ont quitté la maison tôt le matin pour attendre à l’aéroport jusqu’à l’avion du soir.

Nous nous installons aussi confortablement que possible pour passer la journée. Le plus dur étant évidemment d’occuper les filles.

Quand nous montons enfin dans l’avion, cela fait quinze heures que nous avons quitté la maison. Auxquelles il faut rajouter une vingtaine d’heures de voyage, y compris les escales.

A notre arrivée en France, les chaînes de télévision sont au rendez-vous. Exactement ce qu’il me fallait. Cela fait plus de trente heures que nous sommes partis, j’ai passé une bonne partie de ce temps à m’occuper de mes filles, sans parler du stress et du manque de sommeil de ces derniers jours. Je laisse derrière moi mon mari et l’ensemble de nos biens. On a beau me garantir que la sécurité de mon mari est assurée et qu’il sera évacué si la situation s’empire, je regrette déjà d’être partie. Aussi, quand me plantant une caméra en pleine figure, un journaliste caché derrière son micro me demande pourquoi j’ai quitté Jakarta, j’hésite entre le mépris, la colère ou l’ironie. Je choisis la dernière et lui déclare être rentrée pour les soldes. Quelques questions idiotes suivies par des réponses tout aussi idiotes plus tard il m’abandonne enfin pour se jeter sur leur prochaine proie qui sera peut-être plus coopérative.

Un autre journaliste me guette, de radio cette fois, qui me pose des questions plutôt intelligentes, de politique indonésienne. Je reste quelques minutes encore avant de parvenir à m’éclipser. Je suis épuisée, je veux juste rentrer chez moi. Ou du moins dans l’abri provisoire que je pourrai trouver.

Les nouvelles sont plutôt positives. Suharto, le dictateur indonésien, a démissionné sous la pression de la rue et la situation semble revenir progressivement à la normale.

Nous nous sommes installés chez mon père et son amie mais la maison est petite, l’ambiance électrique et je n’ai qu’une envie, rejoindre David, retourner à Jakarta.

Je harcèle le patron de David jusqu’à ce qu’enfin les enfants et moi recevions l’autorisation de revenir. La plupart des familles en a profité pour rester en vacance, maintenant que l’école est finie mais je veux rentrer. Je ne suis pas chez moi en France, mon chez moi est là où se trouvent mon mari, mes enfants et ma maison.

Au bout de deux semaines, nous obtenons enfin le feu vert. Quand je rentre, la vie a repris ses droits et la situation est presque normale. Entre les compagnies qui ont fait faillite avec la crise, les programmes de développement qui ont été abandonnés et les boites qui ont jeté l’éponge à la suite des dernières émeutes, le nombre d’expatriés a été divisé par cinq en quelques mois. Ma situation professionnelle ne s’est pas arrangée, j’ai un poste en sursis et la situation du travail s’est tellement dégradée que mes chances d’en trouver sont quasiment nulles.

A quelques jours de là, David rencontre le directeur du personnel Asie de BOITE. Celui-ci, me connaissant du Nigeria, lui demande de mes nouvelles. Et David lui raconte mon retour, la perte de mon travail. C’était un vendredi. Le lundi j’ai deux entretiens dans leurs bureaux.

Ils m’offrent un poste de free lance. Le travail m’intéresse mais ce que je veux réellement, c’est un contrat. Quand je leur demande quelles seront les conditions pour que cela se transforme en emploi véritable, le chef du personnel me dit que ça dépendra de la création éventuelle du poste et de mes compétences. Je lui réponds que je voudrais connaître les chances de création du poste car je ne doute pas de remplir la deuxième exigence. Je suis la meilleure ! Il rigole en me demandant si j’ai suivi des formations pour les entretiens d’embauche. Et il m’offre le poste. Comme d’habitude, j’étais prête à gâcher toutes mes chances pour un bon mot !

 

Je reviens chez BOITE !

 

Mais je n’en ai pas encore fini avec mon poste précédent. Je passe les deux semaines qui suivent à finaliser mes plus gros projets en cours pour transmettre des dossiers en ordre au partenaire. Je refuse son offre de travailler à mi-temps pour mi-salaire (concept plutôt novateur dans le rôle de directeur d’agence), m’assure de l’avenir de mes deux expatriés et m’accorde un week-end de congés avant de reprendre mon nouvel emploi.

Et voilà, de retour à la case de départ.

La fin de mes aventures ? Non, le commencement de nouvelles. Aujourd’hui j’ai réussi à rester en Indonésie. Après tout, j’ai trouvé deux fois du travail en pleine crise asiatique, quand les boites ferment les unes après les autres. J’ai de quoi être fière de moi !

Demain, il va falloir de nouveau aborder un nouveau travail, prouver ce que je vaux. Mais demain est un autre jour.

 

 

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